Propos introductifs : quel est le contexte pour souhaiter interdire la présence des journalistes aux manifestations ?
Comme précisé ci-dessus, c’est pendant l’été 2025 que parut le schéma national des violences urbaines. Ce texte provient outre des services de la Police Nationale, du Ministère de l’Intérieur.
En quoi consiste ce schéma ? Dans la pratique, il s’agit en quelque sorte d’un manuel, utilisé par les forces de l’ordre concernant les procédures qui doivent être respectées sur le terrain lors de manifestations, qui peuvent s’avérer, pour certaines d’entre elles, particulièrement violentes.
Cette publication a posé certains questionnements chez les observateurs, au titre desquels l’on retrouve les journalistes. Ces derniers se sont, à juste titre, du fait même de la rédaction du texte, si leur présence allait être purement et simplement interdite à l’occasion des manifestations. Qu’en est-il et pourquoi ont-ils conclu ainsi ? En fait, cette interrogation est partie d’une simple phrase, dont le contenu est pour le moins équivoque. En effet, il ressort du texte que « [l]a prise en compte du statut de journaliste, (…), ne trouve pas à s’appliquer dans un contexte de violences urbaines ».
Il n’en a donc pas fallu plus pour que de nombre d’observateurs s’insurgent et s’inquiètent de ce contenu. Il est ici nécessaire de retenir, outre la rédaction du texte publié qui n’est rien moins qu’équivoque, que les journalistes seront toujours autorisés à participer aux manifestations dites pacifiques (et qui représentent la quasi totalité d’entre elles). Cette même rédaction trouverait néanmoins à s’appliquer aux mouvements qualifiés de « violences urbaines ». Toutefois nous sommes légitimement en droit de se demander en quoi consiste cette notion ? Quelle en est la définition ? C’est ici que se trouve le cœur de la problématique.
- Voir aussi : La protection du secret des sources des journalistes
Une interrogation légitime ?
Pour débuter ce développement, il est nécessaire de garder à l’esprit que ce texte renvoie, concernant le statut des journalistes qui participent à une manifestation, qui en couvrent le déroulement, au SNMO (ou schéma national du maintien de l’ordre). Il s’agit, ici, en quelques mots, d’un texte publié en 2020 et qui fait suite à la crise des Gilets Jaunes. En bref, ce texte indique que les forces de l’ordre sont obligées de « protéger le droit d’informer » et de permettre « le travail des journalistes ».
Il ne saurait par conséquent en être autrement : le schéma national des violences urbaines ne prohibe en aucun cas, tant dans sa rédaction que son esprit, la participation des journalistes aux manifestations.
Cependant, à cette première réponse, nous devons critiquer ce schéma au titre de sa rédaction : en effet, le schéma n’est pas suffisamment précis et ne définit pas clairement les termes employés.
Une rédaction qui prête le flanc à la critique
Nous avons évoqué ci-dessus le schéma national du maintien de l’ordre. Avant d’évoquer plus en détail la rédaction imprécise du SNUV, nous devons en vérité revenir sur le contenu, censuré par le juge administratif suprême à l’été 2021, du SNMO (cf décision du Conseil d’Etat, 10/06/2021, n-444849).
En effet, plus spécifiquement, nous allons revenir sur les dispositions qui intéressaient la situation des journalistes. D’abord, il était question d’une autorisation pour les journalistes de « porter des équipements de protection » pour le cas où leur identification était confirmée et que « le comportement » de ceux-ci était « exempt de toute infraction ou provocation ». Le texte prévoyait par ailleurs qu’un « canal d’échange dédié » serait mis en œuvre à l’occasion de la manifestation entre les forces de l’ordre et les journalistes « titulaires d’une carte de presse, accrédités auprès des autorités. » Finalement, le texte prévoyait que les journalistes ne pouvaient bénéficier d’une quelconque exception concernant « le fait de se maintenir dans un attroupement après sommation ». Tout individu, journalistes compris, aurait donc pu faire l’objet de mesures de la part des forces de l’ordre si les sommations n’étaient pas respectées.
Ces dispositions n’ont pas passé le cap de la validation par le Conseil d’Etat dans la mesure puisqu’elles étaient tout d’abord imprécises, ensuite qu’elles paralysaient de manière disproportionnée la liberté d’informer. Cette décision se comprend à l’aune de la règle selon laquelle il est nécessaire de concilier le maintien de l’ordre et le respect des droits et des libertés fondamentales.
Il est donc peu probable, compte tenu de la rédaction du SNVU, que ce texte soit validé en l’état, ceci tenant notamment à l’absence de définition de « contexte de violences urbaines ». C’est cependant dans cette notion que réside le fait que les journalistes ne disposent pas d’une protection spécifique…
Dans tous les cas, la liberté d’informer en serait impactée négativement et que l’atteinte qui y serait porté ne serait pas encadrée de manière spécifique et précise.
S’il est indéniable que les forces de l’ordre doivent bel et bien disposer d’une marge de manœuvre dans le cadre de leurs actions, et ce, en restreignant la liberté d’informer (car comme toute liberté, celle-ci n’est en rien absolue), il est cependant nécessaire que ces mêmes forces de l’ordre disposent de directives précises afin d’éviter toute erreur, ou tout incident, qui aurait pu être prévenu. En tout état de cause, le texte publié cet été ne contient pas de dispositions précises dans ce cadre.
Rassurons-nous finalement car il a été annoncé par le Ministère de l’Intérieur la publication prochaine d’un « guide opérationnel des violences urbaines » sans qu’il ne soit fait référence aux journalistes.
Références
https://snpps.fr/wp-content/uploads/2025/08/SNVU.pdf
https://www.humanite.fr/medias/emeutes-urbaines/violences-urbaines-en-douce-le-ministere-de-linterieur-interdit-les-journalistes-en-manifestation
https://www.lemonde.fr/societe/article/2025/09/11/violences-urbaines-le-ministere-de-l-interieur-renonce-a-une-directive-contestee-par-les-journalistes_6640430_3224.html










