Arrêt du 29 mars 1987, arrêt Fragonard, droit des contrats, aléa, erreur, consentement, vente aux enchères, authenticité, qualité essentielle, vice du consentement, contrat, transaction, théorie du risque, incertitude, affaire poussin
Les faits sont classiques, mais techniquement riches. Un tableau est mis en vente aux enchères, décrit dans le catalogue comme « attribué à Fragonard », formulation qui fait apparaître un doute sur la paternité de l'oeuvre. Un acquéreur enchérit et emporte le tableau en connaissance de cette mention. Après la vente, de nouvelles expertises viennent confirmer que le tableau est bien un authentique Fragonard, ce qui en accroît considérablement la valeur. Le vendeur, constatant a posteriori qu'il a aliéné une oeuvre beaucoup plus précieuse que ce qu'il croyait, estime avoir commis une erreur sur une qualité substantielle de la chose, en l'occurrence l'auteur du tableau, et demande l'annulation de la vente. Il soutient qu'il n'aurait jamais consenti à la vente s'il avait su que l'oeuvre était véritablement de la main du maître.
Sur le plan procédural, le tribunal saisi rejette la demande d'annulation de la vente, considérant que le vendeur avait connaissance de l'incertitude entourant l'attribution du tableau et avait néanmoins décidé de le mettre en vente dans ces conditions.
[...] Cour de cassation, Chambre civile 29 mars 1987, Fragonard, n°85-15.736 - L'acceptation contractuelle d'un aléa relatif à une qualité essentielle de la chose vendue exclut-elle toute possibilité d'invoquer ultérieurement l'erreur lorsque l'incertitude se trouve levée ? Commentaire d'arrêt - Civ. 1re mars 1987, « Verrou de Fragonard » À l'heure où le marché de l'art atteint des sommets financiers, l'authenticité des ?uvres n'est plus seulement une question esthétique ou scientifique, mais un enjeu économique et juridique majeur. Chaque nouvelle affaire de faux tableaux, d'attributions contestées ou de revirements d'expertise rappelle que l'incertitude pèse structurellement sur les transactions portant sur des ?uvres d'art. [...]
[...] L'arrêt Fragonard joue donc un rôle de pivot, en formulant explicitement une règle qui irrigue de nombreux domaines. La valeur de l'arrêt, sur le plan théorique, est d'offrir une articulation nette entre erreur et aléa : l'erreur suppose une fausse certitude, l'aléa suppose une incertitude assumée. Il contribue ainsi à clarifier la frontière entre le champ de l'erreur sur les qualités essentielles et celui de la spéculation contractuelle. Sa portée est considérable, notamment dans les domaines où l'incertitude est inhérente : marché de l'art, opérations financières risquées, ventes en l'état, contrats d'investissement, etc. [...]
[...] Cette formule, lapidaire et mémorable, a fait la célébrité de l'arrêt. Elle signifie que l'acceptation d'un risque exclut la possibilité de se prévaloir ultérieurement d'une erreur portant précisément sur cet élément incertain. L'erreur suppose une représentation inexacte d'un fait cru certain ; l'aléa, à l'inverse, suppose une incertitude connue et assumée. Les deux notions deviennent, dans la logique de l'arrêt, mutuellement exclusives. Sur le plan textuel, ce principe vient s'inscrire dans le cadre du droit commun des vices du consentement. L'article 1132 C. civ. [...]
[...] La Cour tend ainsi à reconnaître une zone intermédiaire : des contrats commutatifs « partiellement aléatoires », pour lesquels le consentement inclut une part de pari assumé. Cette conception trouve un écho dans la réforme de 2016, qui définit le contrat aléatoire à l'article 1108-1 C. civ. et met en avant, de manière générale, la notion d'« avantage ou perte » dépendant d'un événement incertain. L'arrêt Fragonard apparaît comme un jalon précurseur de cette vision dynamique du consentement, où le risque devient un objet de négociation et non un accident à effacer. [...]
[...] L'aléa n'est plus seulement une caractéristique externe du contrat (comme dans les contrats aléatoires au sens classique), il devient une donnée structurante de l'accord de volontés. Ce mouvement rapproche l'arrêt Fragonard des grands arrêts sur les contrats aléatoires (rente viagère, assurance), où la jurisprudence a toujours refusé de retenir l'erreur sur les éléments qui constituent l'aléa du contrat. La nouveauté tient au fait que l'on applique cette logique à un contrat qui, à première vue, est commutatif (la vente d'une ?uvre d'art), mais qui, en raison de l'incertitude acceptée par les parties, se colore d'une dimension aléatoire. [...]
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